LES JACQUERIES DU XVIIe SIÈCLE SOUS LOUIS XIII


Les archives du chancelier Séguier, dispersées en 1789, sont aujourd'hui dans une bibliothèque d'État de St-Pétersbourg (ex-Léningrad). Elles ont été inventoriées, répertoriées et étudiées par l'historien russe Porchniev [Révoltes populaires en France à la veille de la Fronde (1623-1648)] qui donne à la fin de son livre le texte original de 79 rapports officiels adressés au chancelier Séguier.

Bordeaux
Angoumois
Auvergne
Rouergue


AGITATION À BORDEAUX

 « Monseigneur [le chancelier Séguier], la sédition qui arriva à Bordeaux le 14 mai frappa presque en même temps tous les esprits du peuple qui habite le long de la rivière de Garonne... Par le dernier courrier et par celui-ci, j'ai envoyé à M. de La Vrillière, la plupart des procédures qui en ont été faites et elles ont réussi si heureusement que tout s'est apaisé, et le peuple n'a ni tué, ni brûlé dans notre ressort comme dans celui du Parlement de Bordeaux qui est -à notre voisinage. En même temps la nouvelle vint qu'il y avait eu quelque émeute à Narbonne ; les esprits sont bien aussi malades en ce pays-là ; M. de Long, conseiller... y fut député. Et le plus souverain remède qu'on ait pu trouver pour guérir tous ces peuples et prévenir le mal qui menaçait cette ville, a été un arrêt que le Parlement fut contraint de donner le 21 mai par lequel il ordonna très humbles remontrances être faites à Sa Majesté, et cependant sous son bon plaisir, qu'il sera sursis à quelques commissions extraordinaires qui ne sont pas de grande importance. J'ai appris, Monseigneur, que cet arrêt avait été reçu à la cour avec indignation - ce qui me fait vous supplier très humblement, qu'après avoir considéré la nécessité qui nous l'a fait faire et le bien qu'il a apporté même à cette ville, il vous plaise aussi remarquer que l'ordonné de cet arrêt qu'on blame est aux termes les plus respectueux qu'on puisse trouver et suivant l'usage du Parlement. »

Document n° 6 : Bertier de Montrave. À Toulouse, 26 juin 1635.

INSURRECTION PAYSANNE DANS L'ANGOUMOIS

 « Monseigneur... Depuis deux mois en ça les paysans et villageois des chatellenies de Barbezieux, Chalais, Montmoreau, Blanzac et autres, partie de Saintonge et partie d'Angoumois, s'étant soulevés, ils avaient été aucunement [dans une certaine mesure] dissipés par le soin et bon ordre qu'y avait apporté M. de Soubran...
 Mais... vendredi dernier, sixième du mois courant, les habitants de la châtellenie de Blanzac distante d'Angoulême de trois lieues du Poitou se seraient remis sur pied au nombre d'environ quatre mille armés d'arquebuses et de piques et distribués en douze ou quinze compagnies conduites par leurs curés, tous lesquels marchant en bon ordre au son de quelques fifres et violons par faute de tambours, se seraient rendus en la ville de Blanzac où la foire se tenait avec une clameur et des menaces confuses contre la vie de tous les gabeleurs, entendant par ce mot comprendre tous les collecteurs des droits de Sa Majesté, à l'exception de la taille, taillon... qu'ils disent être prêts de payer, voire de porter jusque dans la ville de Paris...
 La rage populaire était si grande que tout ce qui procédait du Conseil l'irritait, et qu'on criait que le Roy y avait bien égard aux pertes prétendues par les fermiers ou gabeleurs [collecteurs des impôts indirects et de certaines tailles] ainsi les appellent-ils, mais non point aux misères du peuple.
 Joint que m'y étant ordonné d'informer des rebellions et émotions populaires, il n'y a aucun officier des chatellenies qui ose venir déposer par-devant moi de crainte d'offenser ces furieux, ni même aucun habitant de ladite ville d'Angoulême pour n'exposer point leurs maisons des champs [villas des bourgeois à la campagne] aux embrasements et pilleries...
 Et pour cette raison m'ont lesdits sieurs conseillé de surseoir l'exécution de ma dite commission. »

Document n° 10 : La Fosse, Angoulême, 9 juin 1636.

AGITATION EN AUVERGNE

 « Toutes les villes de cette province (l'Auvergne) ont secoué le joug et le droit [contribution exceptionnelle] ne s'y lève plus ou s'y lève précairement en attendant le secours que le Roy nous voudra donner...
 Enfin, Monseigneur, pour retenir cette ville(Clermont) dans l'obéissance,je tonne,je menace, je fais grand bruit et peut-être que cela les retiendra encore quelque temps. Mais il est grandement à craindre qu'à la fin le mauvais exemple des autres villes ne les corrompe. A la vérité Ferry le fermier [général] et ses commis généraux... ont grand tort...
 On ne pouvait employer... un plus malhabile homme que le dit Ferry, qui est homme fastueux, apre au gain, haut à la main [qui frappe pour se faire obéir] et en tout, lui et ses commis, sans foy et sans parole. J'ai trouvé à mon retour en cette ville qu'ils ont donné des ordres contraires aux miens et exigé des sommes notables, non dues par ce moyen, dont les échevins m'ont fait des plaintes publiques et sur lesquelles il faudra de nécessité que j'ordonne de grandes restitutions.
 Mais je ne puis pas remédier au mécontentement que cette exaction a légitimement causé dans l'esprit du peuple, les auteurs s'étant retirés apparemment pour se soustraire à la justice et de crainte d'être punis...
 Les compositions [arrangements] qu'ils ont faites par toute la province ont excité de grandes plaintes de toutes parts...
 L'on aurait pu lever les mêmes choses qui ont été levées dans cette province avec moins de bruit si j'eusse été cru et je vous assure, Monseigneur, que le peuple se plaint plus de la forme du procédé que de l'imposition, ces fugitifs ayant en mon absence exercé dans la Limagne leurs commissions avec beaucoup de dureté et de concussions si les plaintes que l'on m'a faites en cette ville contre eux à mon retour de haute Auvergne sont véritables. »

Document n° 28 : Dechaulnes. À Clermont, le 25 juillet 1642.

SÉDITION DANS LE ROUERGUE

 « Monseigneur... Je ne puis vous taire ce qui se passe au Pays de Rouergue... je crois que vous avez su ce qui arriva il y a huit jours dans Villefranche à Monsieur de la Terrière, intendant de justice en cette province de Guyenne, de qui, par des prières et remontrances armées, une troupe émue [séditieuse] et composée de deux ou trois mille personnes arracha des ordonnances selon leur intention dans le couvent des Cordeliers où il s'était retiré.
 Il fallut... que sa prudence cédat à la force...
 Cette bande... a fort grossi en roulant, puisqu'il est certain que de tous endroits de ce bailliage on a accouru en très grand nombre et en armes à Villefranche pour y avouer et souscrire [approuver] les mouvements commencés.
 Ils protestent, Monseigneur, de vouloir payer exactement les deniers du Roy et de n'en vouloir qu'aux partisans à cause comme ils disent de leur extrême pauvreté et de leur impuissance [insolvabilité] incroyable. Le mal est fâcheux en sa source et très dangereux en sa course au progrès [parce qu'il tend à grossir].
 Monseigneur, je ne suis pas homme que les fantômes effraient et j'en parle sans autre intérêt que celui du service du Roy, mais connaissant la langue et le pays, je crains, avec de visibles conjonctures, que le trouble est déjà tel et la rage si extrême de ces gens-là, que non seulement les sages seraient désormais bien empêchés de modérer par discours ou par adresse cette sédition ; mais messieurs [messeigneurs (nobles ayant commandement)] qui ont autorité et commandement ne le sauraient faire par de simples menaces... aujourd'hui comme hier on fait de grandes assemblées avec armes, et à l'heure que j'ai l'honneur de vous écrire, dans ma maison, j'entends battre les tambours au-delà de la rivière du Lot. Cette émotion, Monseigneur, n'a pas besoin de remèdes lents. »

Document n° 30 : De Montbrun, A Montbrun, du Haut-Quercy, 10 juin


 
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